Silvio Berlusconi a marqué la vie politique italienne bien au-delà de ses mandats. Si tu t’intéresses à La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, tu te demandes sûrement pourquoi ce film est souvent lu comme une critique du berlusconisme. La réponse tient à la façon dont le réalisateur met en scène, sans jamais le nommer frontalement, un monde dominé par la jouissance, la télévision, le culte de l’image et la corruption.
Concrètement, La Grande Bellezza ne parle pas seulement d’un homme désabusé à Rome. Le film capte un climat historique et moral : celui d’une Italie où les idéologies collectives se sont affaiblies, laissant plus de place au spectacle, à l’ego et à l’argent. C’est précisément ce qui en fait une œuvre si intéressante pour comprendre le berlusconisme dans la culture italienne.
L’essentiel a retenir : La Grande Bellezza peut se lire comme une allégorie du berlusconisme à travers quatre thèmes clés : le divertissement, la télévision, le culte de soi et la corruption.
- Le film associe la fête et la jouissance à une logique de société.
- La télévision et le spectacle y sont liés au pouvoir et à l’image.
- Le culte de soi passe par le narcissisme, la beauté et la chirurgie esthétique.
- La corruption structure aussi l’univers social et politique du film.
- Sorrentino montre enfin un vide idéologique sur lequel ce système prospère.
Le divertissement comme « impératif catégorique »
Parmi les traits du berlusconisme visibles dans La Grande Bellezza, le plus frappant est sans doute l’idée que le divertissement devient une valeur centrale. Paolo Sorrentino a lui-même expliqué que Berlusconi avait contribué à faire du loisir, de la fête et du spectacle une sorte d’obligation sociale. Dans la pratique, cela change tout : on ne vit plus seulement pour agir, penser ou transmettre, on vit aussi pour se montrer, consommer et s’amuser.
La grande séquence de fête, très baroque, dans la première partie du film, fonctionne alors comme une image condensée de cette logique. Si tu es dans cette situation de spectateur qui cherche à comprendre ce que Sorrentino critique vraiment, cette scène est essentielle : elle montre un monde où l’excès n’est plus une dérive, mais presque la norme.
Ce que cela implique, c’est une confusion entre liberté et mise en scène de soi. Dans l’Italie de Berlusconi, les scandales de mœurs, les soirées privées et les rumeurs autour des villas du Cavaliere ont nourri une culture du soupçon et de la fascination. Le film reprend cette ambiance et la transforme en allégorie, avec une exagération volontaire qui rend le malaise encore plus visible.
En d’autres termes, Sorrentino ne filme pas seulement une fête : il filme un modèle de société où l’on finit par remplacer la profondeur par l’ivresse du moment. C’est aussi pour cela que la scène reste si marquante.
À lire aussi :
De « faits divers » à fait de société, comment le viol est peu à peu devenu un sujet politique
Deux personnages permettent de mieux comprendre cette logique. D’un côté, Jep Gambardella, figure du désir des autres, de l’attraction sociale, de celui qu’on regarde. De l’autre, Lello Cava, homme d’affaires hypersexuel, qui incarne le désir en action, la pulsion, l’excitation permanente. Dans les faits, cette opposition dit quelque chose de très précis : le berlusconisme valorise à la fois celui qui attire et celui qui consomme l’image des autres.
Si tu regardes cette lecture de plus près, tu vois que Sorrentino ne se contente pas d’opposer deux tempéraments. Il montre un système où le pouvoir passe aussi par la séduction, le statut et l’accès aux corps. C’est une manière très concrète de dire que le divertissement n’est pas neutre : il devient une forme de domination culturelle.

