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En Italie, Matteo Salvini pour la première fois sur la défensive

On commence à voir apparaître les premières fissures dans la success story de Matteo Salvini et de la Ligue. À ce stade, il est encore prématuré de parler d’un épuisement définitif du cycle politique, car l’Italie a souvent connu des ascensions fulgurantes suivies de reculs rapides. Mais plusieurs signaux montrent qu’un déplacement est en cours dans le paysage politique italien, et que le pari de Matteo Salvini aux élections européennes — devenir l’acteur hégémonique en Italie et peser fortement en Europe — risque de ne pas se concrétiser comme prévu.

L’essentiel a retenir : Matteo Salvini a construit sa montée politique sur une combinaison de stratégie, de communication et de contexte favorable, mais plusieurs fragilités apparaissent désormais.

  • La Ligue a fortement progressé, mais sa dynamique n’est pas garantie dans la durée.
  • La coalition avec le Mouvement 5 étoiles fragilise son discours et brouille ses priorités.
  • Les affaires judiciaires et soupçons de corruption abîment son image de « nouvelle » Ligue.
  • Son projet d’alliance populiste européenne se heurte à des divisions profondes.
  • La réalité économique italienne limite les promesses politiques et réduit la marge de manœuvre.

Virtú et Fortuna, les ressorts de l’ascension de Matteo Salvini

Au début de la campagne, beaucoup avaient le sentiment que cette élection devait être une marche triomphale vers l’hégémonie politique, en Italie comme, à terme, en Europe. Ce pronostic s’appuyait sur une trajectoire impressionnante : en quelques années, Salvini a transformé un parti affaibli en machine politique dominante du centre droit italien.

Concrètement, sa force n’a pas reposé sur un seul facteur. Elle tient à la fois à sa capacité personnelle à occuper l’espace médiatique, à imposer ses thèmes et à capter les colères du moment. Mais elle tient aussi à un contexte politique très favorable, sans lequel son ascension aurait été beaucoup plus difficile.

En 2013, Salvini émerge du second rang de la Ligue dans un contexte marqué par l’usure du parti. Son parcours politique est singulier : il a d’abord milité à l’extrême gauche avant d’entrer dans la Ligue du Nord dans les années 1980. Jusqu’à la fin des années 1990, il représente encore une sensibilité d’extrême gauche au sein du parti. Ce détail est important, car il montre déjà sa capacité à évoluer, à se repositionner et à s’adapter aux circonstances.

Après les élections de 2013, il prend la tête d’un parti plafonnant autour de 4 %, discrédité par des scandales de corruption, fragilisé par un leadership en déclin et enfermé dans un programme centré sur la fracture Nord-Sud, devenue moins mobilisatrice. Il en fait progressivement une Ligue nationaliste, devenue la force dominante du centre droit italien, donnée à plus de 30 % dans certains sondages et intégrée à un gouvernement de coalition avec le Mouvement 5 étoiles. Son résultat aux législatives de 2018, avec 17 % des suffrages exprimés, a confirmé cette montée en puissance.

Au pays de Machiavel, cette ascension peut se lire à travers deux notions classiques : Virtú et Fortuna. La Virtú, c’est sa capacité politique : communication directe, sens du timing, aptitude à imposer l’immigration au centre du débat public, et talent pour se rendre compatible avec des contextes différents. La Fortuna, ce sont les circonstances favorables : le recul progressif de Silvio Berlusconi, mais aussi le déplacement du Parti démocrate vers le centre, qui a laissé un espace politique à la Ligue et au Mouvement 5 étoiles pour capter à la fois des thèmes de droite radicale — immigration, sécurité, nationalisme — et des préoccupations sociales liées aux difficultés économiques de l’après-crise de 2008.

Premières difficultés pour Salvini et la Ligue

Pourtant, à l’approche du scrutin de dimanche — où la Ligue est en passe de devenir le premier parti italien — la campagne a révélé, pour la première fois, une forme de fragilité. Salvini et sa formation ont souvent été placés en position défensive, ce qui change nettement la lecture de la dynamique politique.

L’événement organisé à Milan le samedi 18 mai avec des dirigeants de l’extrême droite européenne illustre bien cette limite. L’effet recherché n’a pas eu lieu : les manifestations contre cette réunion ont occupé l’espace médiatique, et le message politique de Salvini est resté flou, réduit à une invocation générale d’un « renouveau radical » en Europe, sans contenu réellement structuré. Dans la pratique, cela montre qu’une stratégie fondée sur la mise en scène ne suffit pas toujours à produire une dynamique durable.

Le calendrier a aussi joué contre lui. Cette rencontre s’est tenue au moment même où l’un de ses principaux alliés, le FPÖ autrichien, traversait une crise majeure et quittait le gouvernement de coalition après le scandale lié à ses liens supposés avec la Russie et à des soupçons de financements occultes. Ce type d’épisode a un effet direct : il fragilise la crédibilité internationale de l’ensemble du camp populiste de droite.

Les trois menaces qui pèsent sur la Ligue

Malgré de bons sondages et sa capacité à imposer le débat public en Italie, la Ligue fait face à trois menaces très concrètes. Ce sont elles qui peuvent, dans les faits, freiner son ascension et compliquer le projet politique de Salvini.

  • Première menace : la neutralisation des populismes. La cohabitation avec le Mouvement 5 étoiles au gouvernement finit par user la Ligue elle aussi. Au départ, c’est surtout le M5S qui a payé le prix de l’alliance, en reculant dans les sondages et en acceptant des compromis qui ont dilué son agenda. Mais désormais, la Ligue subit à son tour les effets de cette coalition. Les vetos croisés, les tensions permanentes et l’inaction du gouvernement Conte brouillent les thèmes sur lesquels Salvini a bâti sa communication, en particulier l’immigration et la sécurité. Ce que cela change pour lui, c’est simple : plus le gouvernement apparaît inefficace, plus le discours de rupture perd de sa force.

  • Deuxième menace : les affaires judiciaires. La Ligue est plus exposée que le Mouvement 5 étoiles aux enquêtes pour corruption visant ses responsables. Les cas d’Armando Siri, sous-secrétaire d’État accusé d’avoir perçu un pot-de-vin, et du maire de Legnano, également membre de la Ligue, abîment l’image d’un parti présenté comme « nouveau ». C’est un point sensible, car Salvini a construit sa carrière en se démarquant précisément de l’ancienne Ligue du Nord, minée par les scandales. Dans la pratique, chaque affaire judiciaire réactive le soupçon d’un parti qui n’a pas totalement rompu avec ses vieux travers.

  • Troisième menace : les limites de l’hégémonie européenne. Le projet d’une alliance populiste européenne se heurte à des divisions profondes. Les désaccords sur la Russie, par exemple entre le Rassemblement national et le parti Droit et Justice en Pologne, ou sur les questions budgétaires, entre la rigueur du FPÖ autrichien et la critique italienne de l’austérité, affaiblissent la cohérence du projet. En réalité, cette future « Alliance européenne des peuples et des nations » manque d’un socle commun solide. Et l’expérience montre aussi que les tentatives d’influencer le Parti populaire européen dans une logique d’alliance post-électorale ont peu de chances d’aboutir, comme l’a montré le cas autrichien.

Face au principe de réalité économique

Il faut aussi regarder un facteur souvent sous-estimé : la situation économique et financière italienne. Le poids de la dette publique n’est pas seulement un problème macroéconomique ; c’est aussi une contrainte politique majeure. Concrètement, il limite la capacité du pouvoir à tenir des promesses ambitieuses sans se heurter, tôt ou tard, à des arbitrages douloureux.

Dans la majorité des cas, ce type de contrainte finit par produire un effet très classique : les discours de rupture se heurtent au réel budgétaire. Le gouvernement, comme ceux qui l’ont précédé, doit composer avec des ressources limitées. Et quand les promesses ne sont pas tenues, le coût électoral finit par tomber. Si tu es dans une logique de communication politique, c’est précisément là que la crédibilité se joue : non pas dans l’annonce, mais dans la capacité à livrer des résultats concrets.

Dans ce contexte, la concurrence avec le Mouvement 5 étoiles, les affaires judiciaires, l’absence de résultats économiques tangibles et l’absence de débouché politique clair au niveau européen menacent de faire dérailler les ambitions de Matteo Salvini au lendemain des élections européennes.

FAQ

Qui est Matteo Salvini ?

Matteo Salvini est le dirigeant de la Ligue, un parti italien devenu central dans le paysage politique du pays. Il s’est imposé grâce à une stratégie de communication très efficace et à sa capacité à capter les thèmes de l’immigration, de la sécurité et du nationalisme.

Pourquoi Matteo Salvini a-t-il connu une forte ascension politique ?

Il a connu une forte ascension politique parce qu’il a su combiner une grande capacité de communication avec un contexte favorable. Le déclin de Berlusconi, l’évolution du Parti démocrate et la crise économique ont ouvert un espace qu’il a su exploiter.

Que signifie la notion de Virtú et Fortuna dans cet article ?

La Virtú désigne la capacité politique de Salvini, tandis que la Fortuna renvoie aux circonstances favorables qui ont accompagné sa progression. L’article montre que son succès dépend à la fois de son talent personnel et du contexte.

Pourquoi la Ligue est-elle en difficulté malgré de bons sondages ?

La Ligue est en difficulté parce que sa participation au gouvernement brouille son discours et l’expose aux compromis. À cela s’ajoutent les affaires judiciaires et les limites de son projet européen.

Quel rôle joue le Mouvement 5 étoiles dans les difficultés de Salvini ?

Le Mouvement 5 étoiles contribue à affaiblir Salvini parce que la coalition gouvernementale oblige les deux partis à des compromis permanents. Cette cohabitation neutralise une partie du discours protestataire de la Ligue.

Pourquoi les affaires judiciaires fragilisent-elles la Ligue ?

Les affaires judiciaires fragilisent la Ligue parce qu’elles contredisent son image de parti renouvelé. Elles rappellent aussi les scandales qui avaient déjà marqué l’ancienne Ligue du Nord.

Le projet d’alliance populiste européenne est-il viable ?

Le projet est difficilement viable en l’état, car les partis concernés sont divisés sur des sujets essentiels. Les désaccords sur la Russie, le budget et les alliances futures limitent fortement sa cohérence.

Quel impact la situation économique italienne peut-elle avoir sur Salvini ?

La situation économique italienne peut freiner Salvini parce qu’elle impose des contraintes budgétaires fortes. Quand les promesses politiques se heurtent à la dette et au manque de marge financière, le soutien électoral peut s’éroder.

Salvini peut-il encore devenir l’acteur politique hégémonique en Italie et en Europe ?

C’est possible en théorie, mais les obstacles sont désormais nombreux. Entre les tensions internes, les affaires judiciaires, les limites européennes et la contrainte économique, son projet paraît beaucoup plus fragile qu’au début de la campagne.


Luca Tomini, Chercheur qualifié FNRS. Professeur en science politique (ULB), Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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